La fille qui faisait pleurer les pierres
Quand j’étais petite, mon grand-père m’emmenait une fois l’an au bazar des étrangetés.
Pendant une semaine, fin octobre, les personnages les plus bizarres du pays se donnaient rendez-vous dans la ville d’à côté et faisaient démonstration de leurs talents.
Ma sœur aimait la diseuse de bonne aventure, dont les prédictions — elle le garantissait — ne se réalisaient jamais ; quoiqu’elle cessa de s’y rendre le jour où cette dernière lui dit qu’elle allait rencontrer le grand amour.
Mon petit frère était fasciné par la femme à barbe. Sa passion pour elle dura quelques années, jusqu’à ce que nos parents nous emmènent au cinéma voir Star War. Ce jour-là, Chewbaca détrôna la femme à barbe dans le cœur de mon frère, puis fut détrôné lui-même par Cousin Machin de la Famille Adams.
Moi, ce que j’aimais le plus, c’était la fille qui faisait pleurer les pierres. Sa tente était tout au fond de la foire, derrière le gonfleur de crapauds et le lanceur de revolvers. Peu de mes amis allaient s’aventurer là-bas, parce que notre argent de poche ne suffisait pas à payer l’entrée de tous les numéros. C’est injuste, mais c’est comme ça. Elle avait le pire emplacement qui soit.
Moi, je l’ai vue faire pleurer les pierres. Elle leur chuchotait quelque chose et tout à coup, les cailloux se mettaient à gémir, à se tordre et finissaient par éclater en sanglots. C’était horrible à voir, quand on sait que les pierres sont de nature si gaie. Moi aussi, ce jour-là, j’ai pleuré avec elles.
© Emilie Le Garben